L'estampe et les plasticiens

Le titre de cet article aurait pu être celui d’un roman policier ou celui d’une série télévisée. Plus prosaïquement, il s’agit de celui d’un constat sur l’art de l’estampe tel qu’il se pratique aujourd’hui, des façons d'en organiser les expositions et d'en déterminer le prix de vente.

Estampe gravée sur carton de Mireille Baltar (Cl. Claude Bureau)
Pour l’auteur de ces quelques lignes, héritier du XIXe siècle, enfant du XXe siècle et survivant dans le XXIe siècle, l’estampe demeure une fenêtre ouverte sur le monde dans la plage blanche du papier. Découverte entre les pages de gros volumes, scrutée avant de savoir lire au milieu du gris typographique qui dissimulait encore les histoires du «Petit chaperon rouge» ou du «Chat botté», l’estampe dans la proximité, le silence, l’immobilité et l’intimité du regard, inaugurait alors des passages vers la rêverie et l’imaginaire comme l’a si bien décrit Gaston Bachelard : «Souvent je m'étais dit, bien avant le temps où je me suis mis à lire tous les jours les poètes, que j'aimerais habiter une maison comme on en voit dans les estampes. La maison à gros traits, la maison d'un bois gravé me parlait encore davantage. Les bois gravés exigent, me semble-t-il, la simplicité. Par eux ma rêverie habitait la maison essentielle.» L’estampe s’élaborait alors avec lenteur et méditation dans un atelier chiche de lumière où l’artiste poussait précisément son outil afin de graver la matrice d’une image à l’inverse de la trace qu’elle allait laisser sur le papier.

«Retour au calme» de Pauline Barzilaï (Cl. Atelier La Fraternelle)
Dans la dernière moitié du XXe siècle, entraînée par le déferlement avalancheux d’images de toutes sortes portées par de multiples supports matériels et immatériels, l’estampe fille des Beaux Arts s’émancipe. Elle se coule alors dans le torrent des arts plastiques qui les remplacent dans toutes les institutions et les lieux d’enseignement. Elle se laisse séduire par les plasticiens qui en usent alors avec d’autres médias. Sous leurs émulations ou leurs concurrences, ses matrices se désintègrent, se libèrent diront certains, gravées ou non en diverses matières hétéroclites. Sous la presse, elles se désarticulent, se superposent, s’entremêlent et outrepassent sur le papier les marges qui les bordent. Les dimensions de l’estampe s’amplifient et se haussent en tableaux, en fresques murales ou en longs panoramas.
L’estampe délaisse le plan qui l’avait toujours cantonnée. Elle s’habille de draperies et dans l’épaisseur des papiers se sculpte en bas et hauts reliefs. Elle s’empare de l’espace dans des volumes ou des installations théâtrales savamment mises en lumières. Elle change alors l’échelle des regards. Bref, l’estampe et les plasticiens se montrent en spectacle accompagné de ses pompes et de ses divertissements.
Sous ces influences, les expositions d’estampes offertes au public se sont transformées. Elles se doivent maintenant de répondre à des thèmes qui les ordonnent et les justifient. La mise en espace se soigne et se polit. Leur scénographie compte tout autant que les œuvres qu’elles présentent. On harmonise les formats. On unifie les encadrements ou la présentation. On veille à ce que tous les points de vue du parcours de l’exposition restent cohérents. On rompt ainsi définitivement peut-être avec la disparité genre capharnaüm des Salons de jadis. L’ensemble prime sur le particulier.

Les jardins suspendus d’Isabelle Béraut (Cl. Claude Bureau)
Cependant, ces évolutions dans les pratiques de l’estampe ne sont pas sans conséquence d’ordre économique et social sur sa diffusion aujourd’hui auprès du public. Dans sa pratique traditionnelle, nonobstant sa valeur artistique et esthétique1, le prix de ses tirages s’amortissait en rapport avec le nombre d’exemplaires que l’artiste ou l’éditeur escomptaient vendre. L’estampe restait bon marché en regard du prix d’autres œuvres par nature unique. Il permettait à l’estampe de pouvoir entrer dans les plus modestes foyers. Dans les pratiques contemporaines, au vu de l’encombrement ou la complexité des œuvres proposées sur le marché, leurs prix sont calculés, consciemment ou inconsciemment, pour s’amortir sur les tous premiers exemplaires vendus, voire par destination sur son unique exemplaire. Handicapées par leur prix, outre leurs dimensions, ces œuvres ne se destinent plus à des locaux domestiques mais à ceux d’espaces institutionnels et publics ou aux demeures de très riches amateurs, voire et plus probablement à la poussière des fonds d’atelier et à l’oubli.
Ainsi aujourd’hui, l’art de l’estampe submergé dans l’océan des arts plastiques oscille-t-il entre ces deux pôles succinctement décrit ici. Et ce, à l’insatisfaction des artistes qui ont bien du mal à vivre de leur art et à la frustration du public qui hésite à s’offrir des œuvres bien encombrantes ou si coûteuses.
Claude Bureau
1 – Ceci ne préjuge en rien de l’adéquation entre son prix et la valeur artistique d’une œuvre. Dans la profusion des œuvres proposées aujourd’hui, il manque sans doute pour établir cette valeur un débat critique contemporain honnête qui ne soit pas assujetti aux modes du moment.
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