Olesya Dzhurayeva

L’amateur de linogravures n’a pas manqué d’être surpris, intrigué voire subjugué par celles de l’artiste ukrainienne Olesya Dzhurayeva qu’elle a accrochées aux cimaises de la Fondation Taylor du 1er au 24 octobre 2026. En effet, pour qui a pratiqué ou pratique la linogravure pour imprimer des estampes en taille d’épargne – certains s’aventurent aussi dans des impressions en taille-douce –, cette technique où l’on préserve les reliefs de la matrice appelle bien souvent des images contrastées entre le noir préservé et le blanc des traits rustiques. Dans l’opposition de ses couleurs noir&blanc l’expression du sujet y est réduite à l’essentiel sans véritable nuance.

« Backstage city life », linogravure,(Cl. Olesya Dzhurayeva)
Ici, bien au contraire, la finesse des tailles et la subtilité des nuances, qui vont du noir profond aux gris plus ou moins clairs, se remarquent dans les estampes qui ont été exposées. Comme quoi, chez les artistes authentiques, l’inspiration et la manière intrinsèque à leur personnalité dominent la technique dont ils usent. On pourrait croire à première vue – dont il faut toujours se méfier – qu’il s’agirait là d’estampes imprimées en taille-douce à partir de matrices en cuivre travaillées au burin, à l’aquatinte ou en manière noire. Que nenni, il s’agit bien de linogravures. Les sujets de ses grands formats (50,5 x 77,5 cm), la plupart figuratifs, inciteraient à la confusion tant la finesse et la précision de ses incisions dans le linoléum suggèrent l’outil du ciseleur de métal. D’autant plus que, par ses tailles et ses contre-tailles, elle réussit à faire passer l’image du noir le plus profond au gris le plus clair avec des halos et des reflets de lumière tout en ménageant des premiers plans en clair-obscur et des arrière-plans lumineux sur lesquels se détachent des personnages ou des véhicules automobiles, ou plus simplement des végétaux ou des ramures. Cette grande virtuosité dans les tailles se conserve dans sa maîtrise de l’impression en taille d’épargne où elle évite par un encrage trop généreux d’embourber la finesse et la fragilité de ses incisions. Et, s’agissant de matrice en linoleum, on frise là plus que la maîtrise : une virtuosité certaine dans l’économie d’encre et de pression – et peut être aussi le choix judicieux d’un papier particulièrement sensible.

« Somewhere in Paris », linogravure,(Cl. Olesya Dzhurayeva)
Toutefois cette virtuosité tomberait dans une préciosité vide de signification si elle n’était qu’un jeu formel. Au contraire elle montre ici dans le choix de ses sujets et de leurs traitements une grande sensibilité au monde qui l’entoure, sensibilité qu’elle sait nous faire partager. Dans sa grande série « Cityscapes » s’exprime une vie urbaine foisonnante très contemporaine entre une circulation automobile dense, la presse des rues piétonnes et les silhouettes verticalement heurtées des villes modernes. Sa récente vue « Backstage city life » s’ouvre au premier plan dans l’ombre d’un passage souterrain sur les murs duquel se reflète la lumière de la rue inondée de soleil. Là, sagement, des piétons et des cyclistes pied à terre attendent, tout en regardant de l’autre côté quelque chose que l’on ne voit pas, que des feux tricolores les laissent passer. À l’inverse, « Somewhere in Paris » nous plonge dans le capharnaüm de la circulation urbaine parisienne où dans un étroit carrefour se mêlent camionnettes, berlines et piétons et où dans la libre chevelure d’une cycliste pressée s’effiloche le soleil qui domine alors ce quartier de la capitale.

« Under the pressure, the abyss », linogravure,(Cl. Olesya Dzhurayeva)
Comme une sorte de reprise de la précédente série, sa suite d’estampes « Under the pressure », dont le sujet dénonce sans grandiloquence la guerre d’agression, d’invasion, de destructions et de morts des armées de la dictature poutinienne en Ukraine, est poignante d’émotion contenue. « Under the pressure, the abyss » lacère d’un large bandeau noir hérissé de griffes agressives un banal paysage urbain. Quant à « Under the pressure, windows of hope », il laisse entrevoir, sous un voile noir qui recouvre un quartier de Kiev vu du parc de Golosievo, une fenêtre lumineuse d’espoir face à cette guerre qui se banalise d’horreurs au fil du temps et dont on ne distingue point l’issue. Au spectateur d’imaginer l’horreur de la guerre et des bombardements sous la simplicité du propos.

« Under the pressure, windows of hope », linogravure,(Cl. Olesya Dzhurayeva)
Toutes ces estampes classées en séries thématiques sont à retrouver, pour ceux qui n’auraient pas la possibilité de les admirer en vrai sur les cimaises de la Fondation Taylor, sur son site Internet personnel1 qui laisse voir toutes les variations de son imagination et de son talent.
Claude Bureau
1 - Site disponible à l’adresse : https://dzhurayeva.art/en/
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